Le 31 mars dernier,  le Président du Sénégal Bassirou Diomaye Faye a promulgué un texte aggravant fortement la répression des personnes LGBTI+. La peine maximale visant les relations consenties entre personnes de même sexe est désormais portée à dix ans d’emprisonnement. Et le texte ne s’arrête pas là : il élargit aussi la répression à la prétendue « promotion » de l’homosexualité. Il faut prendre la mesure de ce que cela signifie.

Une telle loi ne vient pas “seulement” ajouter quelques années de prison à un arsenal déjà violent. Elle tente aussi de briser toute tentative de solidarité comme si la solidarité à elle seule mettait en péril une société.

1) L’isolement comme méthode

Il y a quelque chose de méthodique dans cette séquence politique au Sénégal. Les peines sont alourdies et la répression s’intensifie. Mais le cercle de celles et ceux qu’il faudrait  faire taire et isoler s’élargit :  les personnes LGBTI mais aussi celles et ceux qui les soutiennent, les accompagnent, les défendent, leur permettent simplement de ne pas être seules. Comme si, au fond, ce qui devenait insupportable pour le pouvoir, ce n’était pas seulement l’existence de minorités, mais la possibilité même de la solidarité.

Les informations qui remontent du terrain donnent à cette loi un visage encore plus concret. Plusieurs dizaines d’arrestations auraient déjà été signalées. Des téléphones seraient fouillés et des identités seraient exposées publiquement, des informations comme le statut sérologique seraient divulguées,  parfois sur la base de simples soupçons. Nous assistons au Sénégal à la mise en place d’un système et à une manière de faire de la vulnérabilité une arme contre celles et ceux qui sont déjà les plus exposés. 

2) Une violation des droits humains

Avant même la promulgation de la loi, Le Haut-​Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avait alerté sur les conséquences graves d’un tel texte pour la dignité, la vie privée, l’égalité, mais aussi pour les libertés d’expression, d’association et de réunion pacifique. L’ONUSIDA a, de son côté, souligné qu’un tel durcissement pénal éloignerait encore davantage les personnes concernées des services de prévention, de dépistage et de soins. Cette loi expose en outre plus directement encore les personnes LGBTI+, ou perçues comme telles, à la stigmatisation, aux violences et aux arrestations arbitraires, tout en faisant peser une menace plus large sur celles et ceux qui les défendent, les accompagnent ou leur viennent en aide. Cette loi est une attaque frontale contre les droits humains et contre la santé publique.

Car ce type de loi ne protège rien.

Il ne protège ni l’ordre public, ni la société, ni la morale. Il protège seulement un ordre politique inquiet, qui cherche des cibles plus faciles que les vraies causes des difficultés sociales, démocratiques ou économiques. Il protège une forme de pouvoir qui se rassure en désignant des minorités plutôt qu’en répondant aux urgences réelles.

C’est d’ailleurs toujours ainsi que procèdent les mouvements réactionnaires.

Ils commencent rarement par s’attaquer au cœur du système. Ils commencent par celles et ceux dont ils pensent qu’ils coûteront le moins à sacrifier. Les personnes LGBTI+ font souvent partie des premières visées parce qu’elles permettent de rejouer un ordre ancien, parce qu’elles servent de terrain d’essai à des politiques de recul et parce qu’elles offrent à peu de frais un adversaire symbolique à ceux qui ont besoin de fabriquer des ennemis intérieurs pour tenir.

Ce type de séquence repose aussi sur un vieux procédé : présenter les personnes LGBTI+ comme une menace importée, étrangère aux sociétés africaines, pour mieux masquer que bien des dispositifs répressifs mobilisés contre elles relèvent eux-​mêmes d’héritages politiques et juridiques plus anciens, souvent profondément marqués par l’histoire coloniale.

Mais ces offensives ne s’arrêtent jamais là.

Une société qui accepte qu’une minorité soit traitée comme une menace finit toujours par fragiliser bien davantage qu’une minorité. Elle abîme la liberté d’expression, la liberté d’association, le droit à la vie privée, l’égalité devant la loi, la possibilité même d’exister sans avoir à se justifier. Elle remplace le droit par la peur.

3) Appel à la solidarité internationale 

Notre solidarité va aux personnes LGBTI+ du Sénégal, à celles et ceux qui vivent sous cette menace directe, à celles et ceux qui militent, documentent, alertent, accompagnent, et prennent le risque de tendre la main quand tout est fait pour que ce geste lui-​même devienne dangereux. Nous nous joignons à la pétition lancée par Jean-​Luc Romero pour demander au Président de la République d’accorder des visas humanitaires aux personnes LGBTI+ sénégalaises persécutées. 

Et nous voulons aussi le dire ici, pour nous-​mêmes : rien de tout cela ne doit être relativisé. Ni au nom du contexte. Ni au nom de la culture. Ni au nom d’une prudence diplomatique toujours prompte à s’imposer quand les victimes sont déjà les plus fragiles.

Le droit pour des êtres humains de vivre sans être traqués pour leur orientation sexuelle réelle ou supposée, le droit de ne pas voir la solidarité transformée en faute, le droit d’exister sans peur, relèvent de l’essentiel.

Une démocratie ne grandit jamais en criminalisant des existences.

Un État ne s’élève jamais en faisant de certaines vies des vies de trop.

Et aucune société ne sort plus forte d’avoir organisé la peur et la répression de ses propres minorités.