Pour un projet socialiste de l’émancipation 

Construire le projet du Parti socialiste pour le XXIe siècle oblige à revenir à une question ancienne, et pourtant toujours recommencée : qu’est-​ce qu’une politique d’émancipation dans une société qui continue de produire de l’inégalité, de l’assignation, de la relégation, parfois là même où elle se croit déjà juste ?

La question mérite d’être posée nettement. Il ne suffit pas de se dire de gauche pour répondre correctement à ce qu’elle contient et au fond, c’est toujours autour d’elle que se départagent les fidélités véritables et les accommodements.

Les droits des personnes LGBTI ne viennent pas après le reste. Ils ne relèvent pas d’un appendice que l’on ajouterait à la fin d’un texte pour donner à bon compte une couleur progressiste à une pensée qui, sur le fond, continuerait d’hésiter. Ils touchent à quelque chose de plus central : la manière dont une société traite celles et ceux qu’elle a longtemps tenus à distance, et qu’elle continue parfois moins à reconnaître qu’à tolérer.

C’est pourquoi ils ne sont pas un chapitre annexe du projet socialiste mais bien un révélateur. Ils disent si l’égalité que nous invoquons est une formule, ou une promesse tenue. Ils disent si la République que nous défendons est une abstraction commode, ou un cadre capable d’accueillir réellement toutes les vies. Ils disent, plus simplement, si nous voulons que chacune et chacun puisse vivre sans honte imposée, sans statut inférieur, sans citoyenneté conditionnelle.

I) Une histoire à assumer pleinement

Le socialisme français a une histoire avec les droits LGBTI. Une histoire réelle, faite de conquêtes majeures, mais aussi de prudences, d’hésitations, de moments où la fidélité aux principes a cédé devant le calcul tactique. Assumer cette histoire complète – sans triomphalisme ni flagellation – est la condition d’un projet crédible pour le siècle qui commence.

Les conquêtes sont réelles et il faut les nommer. La dépénalisation de l’homosexualité en 1982, le PACS en 1999, le mariage pour tous en 2013 : ces avancées portent la marque de la gauche française. Elles ont transformé durablement le droit, le langage public, la définition concrète de l’égalité. Elles ont montré qu’une démocratie ne s’abîme jamais en élargissant les libertés – elle s’abîme lorsqu’elle accepte de les réserver.

Mais ces victoires ont souvent été plus difficiles qu’elles n’auraient dû l’être. Le PACS a rencontré des résistances au sein même du Parti socialiste – des prudences embarrassées, des camarades convaincus que reconnaître pleinement l’égalité des couples de même sexe coûterait trop cher électoralement. Ces hésitations n’ont pas empêché la victoire, mais elles ont montré une limite réelle : la tentation, même à gauche, de traiter les droits LGBTI comme une question secondaire, négociable, ajustable selon les rapports de force du moment.

La tentation du compromis a resurgi jusque pendant la bataille du mariage pour tous. Lorsque François Hollande a envisagé d’introduire une clause de conscience permettant aux maires de refuser de célébrer des mariages entre personnes de même sexe, il a, au cœur même d’une conquête historique, accorder une légitimité institutionnelle au refus d’égalité. La mobilisation militante et la fermeté d’une partie du groupe parlementaire ont permis d’écarter cette option – mais le fait qu’elle ait été sérieusement envisagée dit quelque chose d’important sur les limites que la gauche de gouvernement s’impose parfois à elle-​même, précisément là où elle devrait être la plus intransigeante.

Cette tentation, il faut la nommer pour s’en défaire définitivement parce qu’un projet socialiste pour le XXIe siècle ne peut pas se permettre de reproduire cette logique. L’égalité n’est pas quelque chose qu’on accorde quand les conditions politiques semblent favorables. Elle est le cœur du projet – ou elle n’est rien.

Il faut aussi reconnaître ce que l’histoire des droits LGBTI en France doit aux militant-​es et aux associations bien plus qu’aux partis politiques. Ce sont elles et eux qui ont rendu visibles les injustices, documenté les violences, imposé à la société des réalités qu’elle préférait ignorer. La gauche institutionnelle a parfois accompagné ces luttes, parfois traduit leurs exigences en droit. Elle les a rarement précédées.

C’est cette réalité qui doit orienter la méthode autant que le contenu : construire avec celles et ceux qui connaissent les empêchements de l’intérieur, plutôt que prétendre définir depuis le sommet ce que l’émancipation devrait être.

Jaurès, déjà, montrait la voie. Lorsqu’il défendait en 1907 la mémoire d’Oscar Wilde contre la morale bourgeoise de son époque, il affirmait que la question de la liberté des corps et des existences était centrale à toute pensée émancipatrice cohérente. Cette ligne existe dans notre tradition. Il s’agit aujourd’hui de l’assumer pleinement, sans réserve et sans délai.

II) Les réactionnaires savent très bien ce qu’ils combattent

Il faut partir de là. Les offensives réactionnaires qui se déploient aujourd’hui ne prennent pas les personnes LGBTI pour cible par accident. Elles ne procèdent pas d’un simple conservatisme d’humeur, ni d’un retard culturel que le temps finirait par dissiper. Elles visent là où elles savent que quelque chose a bougé profondément : dans le rapport aux genres, à la famille, au corps, à la norme, à l’autorité, à la liberté même.

Car derrière les attaques contre les personnes trans, derrière les paniques morales organisées sur l’école ou l’enfance, derrière la vieille mécanique des caricatures lesbophobes et homophobes, derrière la sérophobie qui persiste quand bien même elle devrait, depuis longtemps, couvrir de honte ceux qui l’entretiennent, ce n’est jamais seulement une minorité qu’on cherche à remettre à sa place. C’est un ordre plus général qu’on tente de restaurer : un ordre de séparation, de hiérarchie, de discipline morale et un ordre où certaines vies seraient plus légitimes que d’autres, certaines familles plus respectables, certaines existences plus racontables.

Les réactionnaires, eux, ne s’y trompent pas. Ils savent que l’égalité produit toujours plus d’égalité. Ils savent qu’un droit reconnu ici déplace aussi les lignes ailleurs. Ils savent que l’émancipation est contagieuse.

La gauche, parfois, semble l’oublier.

 III) L’émancipation n’est pas divisible

Il y a, dans une partie de la culture de gauche, une tentation ancienne : considérer qu’il y aurait d’un côté les vraies questions, sociales, dures, matérielles, et de l’autre des libertés particulières, auxquelles on consentirait plus volontiers qu’on ne les penserait. Comme si l’égalité des droits, la reconnaissance, la liberté de disposer de son corps, le droit d’aimer, de faire famille, de vivre sans peur, relevaient d’une périphérie de la lutte, utile peut-​être, mais pas décisive.

Cette tentation a toujours été une erreur. Elle l’est plus encore aujourd’hui.

Car l’émancipation n’est pas divisible. Une société plus juste ne se définit pas seulement par la redistribution des richesses, si indispensable soit-​elle. Elle se définit aussi par sa capacité à réduire toutes les formes de domination qui empêchent de vivre librement. Or ces formes de domination ne passent pas seulement par le revenu ou la place dans les rapports de production. Elles passent aussi par le corps, par la sexualité, par la famille, par la norme sociale, par la représentation, par le droit ou l’absence de droit. Elles passent par tout ce qui rend une vie plus exposée, plus niée, plus vulnérable, plus silencieuse.

C’est d’ailleurs ce que l’histoire de la gauche a montré lorsqu’elle fut à la hauteur d’elle-​même. Le PACS n’a pas simplement régularisé une situation. Le mariage pour tous n’a pas seulement réparé une exclusion. Ces conquêtes ont modifié la société française plus profondément que ne veulent l’admettre celles et ceux qui continuent de parler de ces sujets avec condescendance. Elles ont déplacé le droit, le langage public, la perception de la famille, la définition concrète de l’égalité. Elles ont rappelé qu’une démocratie ne s’abîme jamais en élargissant les libertés. Elle s’abîme lorsqu’elle accepte de les réserver.

Il faut retrouver cela pour donner du sens à la suite.

IV) L’universel ne vaut que s’il voit les dominations telles qu’elles se combinent

L’universalisme a trop souvent été invoqué, dans le débat public, comme un principe suffisant en lui-​même, presque autosatisfait, comme si le simple fait d’énoncer l’égalité dispensait encore de regarder la manière dont les inégalités se produisent et se reproduisent. C’est l’une des faiblesses de notre tradition politique lorsqu’elle se fige : elle confond parfois l’horizon avec son accomplissement, le principe avec son effectivité.

Or l’égalité réelle se mesure à partir des vies concrètes, de leurs vulnérabilités spécifiques, de leurs empêchements propres, de la densité particulière des rapports de domination qui s’y exercent. Les discriminations n’agissent presque jamais seules.

Dans les existences réelles, le sexisme, le racisme, la lesbophobie, l’homophobie, la transphobie, la sérophobie, le validisme, les discriminations sociales, territoriales ou administratives ne se juxtaposent pas proprement. Ils se croisent, se renforcent, se cumulent, et produisent des formes de vulnérabilité plus profondes. Une femme lesbienne ne rencontre pas seulement l’homophobie, mais aussi le sexisme. Une femme trans subit à la fois la transphobie et une violence misogyne d’une intensité souvent particulière. Une personne LGBTI précaire, en situation de handicap, exilée, séropositive ou éloignée des centres de ressources n’affronte pas des obstacles séparés, mais une architecture plus lourde de l’inégalité.

Refuser de voir cela au nom d’un universalisme mal compris, c’est se condamner à mal voir, donc à mal agir. À l’inverse, accepter cette lecture, c’est donner à l’universel une chance d’être autre chose qu’un langage de surplomb. C’est reconnaître que l’égalité n’est pas atteinte dès lors qu’elle est proclamée, mais qu’elle exige d’aller voir là où elle résiste, là où elle manque, là où elle est rendue plus difficile par le croisement des dominations.

En ce sens, l’analyse intersectionnelle de la société ne contredit pas l’universalisme du projet socialiste. Elle le nourrit et lui évite de se réduire à une généralité désincarnée. Elle l’oblige à partir de celles et ceux pour qui l’égalité est la plus difficile à atteindre, non pour hiérarchiser les souffrances ni fragmenter le commun, mais parce que c’est depuis ces points de tension que se mesure la solidité réelle des principes que nous proclamons.

C’est aussi à cet endroit que le combat féministe rejoint pleinement les droits LGBTI. Les luttes féministes et LGBTI contestent ensemble un même ordre de pouvoir : celui qui assigne les corps, hiérarchise les genres, naturalise les rôles sociaux, surveille les sexualités et punit les écarts à la norme. Les mêmes forces qui s’attaquent aux droits des personnes trans s’attaquent aussi au droit à l’avortement, à l’éducation à la vie affective et sexuelle, à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, à la liberté des femmes de vivre hors des places prescrites. Il n’y a donc pas, d’un côté, les combats féministes, et de l’autre, les droits LGBTI. Il y a un front commun contre l’ordre patriarcal et contre toutes les formes de domination qui prétendent dicter aux individus ce qu’ils doivent être.

Le socialisme n’a rien à perdre à tenir cette ligne, au contraire. Il ne s’éloigne pas du commun mais le rend enfin habitable par toutes et tous.

V) Une offensive mondiale, une réponse internationaliste

Les droits LGBTI ne reculent pas par accident. Ce qui se passe aujourd’hui à Budapest, à Varsovie, à Rome, à Tbilissi, à Washington ou à Moscou n’est pas une série de coïncidences nationales produites par des conservatismes locaux qui se ressembleraient par hasard. C’est une offensive coordonnée, financée, organisée à l’échelle mondiale, qui cible précisément les droits des personnes LGBTI parce qu’elle sait ce qu’elle combat : l’idée même que les individus sont libres de disposer de leur corps, de leur identité, de leur vie affective et familiale sans avoir à se soumettre à un ordre moral imposé.

La Russie de Poutine a été, dans cette offensive, un laboratoire et un exportateur. La loi de 2013 interdisant la ‘propagande homosexuelle’ n’était pas seulement une politique intérieure de répression – c’était un modèle idéologique mis à disposition des mouvements réactionnaires européens et américains, accompagné de financements, de réseaux, d’une rhétorique rodée sur la ‘défense des valeurs traditionnelles’ contre un Occident décadent. Cette rhétorique a traversé les frontières. Elle irrigue aujourd’hui une partie de l’extrême droite européenne, alimente les discours anti-​genre qui prospèrent des deux côtés de l’Atlantique, et fournit un cadre idéologique à des forces politiques qui, sans se réclamer ouvertement de Moscou, en reprennent les catégories et les obsessions.

La Hongrie d’Orbán a traduit ce modèle en droit européen. L’interdiction de toute représentation positive de l’homosexualité dans les contenus accessibles aux mineurs, l’inscription dans la Constitution de la définition du mariage comme union d’un homme et d’une femme, l’exclusion des couples de même sexe de l’adoption : autant de régressions accomplies au sein même de l’Union européenne, pendant des années, sans que les institutions européennes y opposent autre chose que des procédures juridiques lentes et des condamnations rhétoriques. La Pologne des zones ‘LGBT-​free’ a suivi une trajectoire similaire. L’Italie de Meloni, plus récemment, a commencé à remettre en cause la reconnaissance des enfants de couples homoparentaux, annulant des actes d’état civil, effaçant des filiations, séparant juridiquement des parents de leurs enfants 

Et puis il y a Trump. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en 2025 a marqué une accélération brutale. En quelques semaines, son administration a supprimé toute reconnaissance institutionnelle des personnes trans, interdit leur accès aux soins dans les structures fédérales, exclu les personnes trans des forces armées, retiré les États-​Unis des engagements internationaux sur les droits humains. C’est un signal envoyé à l’échelle mondiale, une autorisation donnée à tous les gouvernements réactionnaires de la planète d’accélérer leurs propres régressions sans craindre de pression diplomatique américaine.

Face à cette offensive, la gauche française ne peut pas se contenter d’une posture défensive sur le plan intérieur. Un projet socialiste pour le XXIe siècle doit assumer une dimension internationaliste pleine et entière sur ces questions.

Cela signifie d’abord une politique européenne offensive. Les droits LGBTI doivent devenir un critère explicite et non négociable dans les mécanismes européens de conditionnalité – ceux qui lient les financements européens au respect de l’État de droit. La France doit porter au Conseil européen l’exigence que les régressions documentées en Hongrie, en Italie ou ailleurs entraînent des conséquences réelles, pas seulement des rappels à l’ordre sans suite. L’Union européenne ne peut pas continuer à se définir comme espace de valeurs communes tout en finançant des États qui effacent légalement une partie de leurs citoyens et citoyennes.

Cela signifie ensuite une politique étrangère qui intègre les droits LGBTI comme critère de nos relations diplomatiques et de coopération. Aujourd’hui, plus de soixante-​dix pays criminalisent encore les relations entre personnes de même sexe. Dans certains d’entre eux, l’homosexualité est passible de la peine de mort. Une gauche cohérente ne peut pas défendre les droits humains comme principe universel tout en pratiquant, dans ses relations avec ces États, un silence diplomatique qui équivaut à une validation tacite. Nous voulons que la France porte la dépénalisation universelle de l’homosexualité sur la scène internationale.

Cela signifie enfin une solidarité militante internationale assumée. Les organisations LGBTI qui résistent en Russie, en Hongrie, en Pologne, en Géorgie, dans les pays qui criminalisent l’homosexualité, sont des alliées dans un combat commun contre les mêmes forces réactionnaires qui s’attaquent aussi aux droits des femmes, aux libertés syndicales, à la démocratie elle-​même. La gauche française doit les reconnaître comme telles – politiquement, financièrement, diplomatiquement.

L’émancipation est contagieuse, disaient les réactionnaires. Ils avaient raison. Mais la régression l’est aussi. C’est pourquoi l’internationalisme socialiste du XXIe siècle ne peut plus se permettre de traiter les droits LGBTI comme une question intérieure parmi d’autres. Ils sont devenus un terrain central de la bataille mondiale entre démocratie et autoritarisme, entre émancipation et ordre moral imposé, entre une conception de l’humanité qui élargit les libertés et une conception qui les réserve aux conformes.

Choisir son camp sur cette question, c’est choisir son camp sur tout le reste.

VI) Ce que cela oblige à regarder en face

La période est mauvaise. Il faut avoir la lucidité de le dire sans chercher refuge dans les formules.

Les violences augmentent. Les guet-​apens homophobes se multiplient. La haine en ligne prospère dans des espaces numériques transformés en marchés de l’agression permanente. Les discours anti-​trans ont gagné une visibilité qu’ils n’avaient pas à ce point il y a encore quelques années. Les résistances à l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle se durcissent. Et les droits eux-​mêmes, même lorsqu’ils existent, se heurtent encore à des lenteurs, à des biais, à des refus d’application, à des inerties administratives, à des formes de mauvaise volonté institutionnelle qu’on préfère souvent ne pas nommer.

À cela s’ajoute une vieille habitude française : croire qu’une fois la loi votée, le problème serait réglé. Le droit, à lui seul, ne suffit pas à corriger les structures, les réflexes, les représentations, les rapports de pouvoir. L’égalité ne devient pas réelle parce qu’elle est devenue légale.

C’est précisément là qu’une partie du travail politique commence.

Protéger, d’abord. Lutter mieux contre les violences, contre les discriminations, contre le harcèlement, contre les refus de droit, contre les humiliations ordinaires qui empoisonnent les vies à bas bruit. Cela suppose des institutions dotées, des services formés, une parole publique nette, des sanctions, une politique de prévention, un soutien réel aux victimes. Cela suppose aussi de cesser de considérer la haine comme une simple externalité des réseaux sociaux ou comme un bruit de fond de l’époque. La haine produit des effets matériels, psychiques, parfois physiques et une démocratie qui l’accepte trop longtemps finit toujours par la banaliser.

Reconnaître, ensuite. Reconnaître les familles telles qu’elles existent, non telles qu’un vieux droit persiste à les imaginer. Reconnaître les parcours, les identités, les vies réelles, au lieu de leur demander sans cesse de se justifier. Le droit français reste en deçà de ce qu’exigerait simplement l’égalité : sur la filiation, sur la parentalité, sur l’accès effectif à certains droits, sur la manière dont certaines familles doivent encore prouver ce que d’autres n’auront jamais à démontrer. Il faudra en sortir parce que le droit est resté trop en arrière. Cela suppose aussi que le Parti socialiste accepte d’ouvrir, avec sérieux et sans faux-​semblants, le débat sur la gestation pour autrui. Nous sommes favorables à une GPA éthique, strictement encadrée et non commerciale. Non parce qu’il s’agirait d’aligner le droit sur un marché des corps que nous refusons précisément, mais parce qu’il n’est pas acceptable de laisser prospérer l’hypocrisie actuelle, entre silences politiques, parcours à l’étranger, insécurités juridiques et inégalités entre les familles. La gauche doit pouvoir affronter cette question avec ses propres principes : l’égalité, le refus de toute marchandisation des corps, la sécurisation des enfants comme des adultes concernés.

Garantir aussi le droit de disposer de son corps. Sur l’IVG, bien sûr. Sur la PMA, sur les parcours trans, sur la protection des personnes intersexes aussi. Sur toutes ces questions, la gauche ne peut pas se permettre une prudence embarrassée. Elle doit assumer une ligne pour faire ce qu’elle devrait toujours faire : réduire les formes de violence institutionnelle, sécuriser les existences, donner à chacun‑e les moyens d’être pleinement sujet de sa propre vie.

Et puis transmettre. Une société qui n’éduque pas à l’égalité finit toujours par éduquer, par défaut, à la domination. L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle cristallise depuis trop longtemps des peurs construites, des renoncements administratifs et des capitulations politiques. Pourtant, il s’agit là d’une des politiques les plus élémentaires qu’une gauche devrait porter : apprendre le consentement, le respect, la connaissance de soi, la pluralité des parcours humains, la déconstruction des stéréotypes, la prévention des violences. En un mot : rendre possible autre chose que la honte, le silence ou la brutalité ordinaire.

VII) Ce que nous nous engageons à faire

Un projet socialiste qui ne se traduit pas en engagements concrets reste une promesse abstraite. Voici donc ce que l’égalité jusqu’au bout signifie, en actes.

Refonder le droit de la filiation

Le droit français de la filiation reste construit sur un modèle qui ne correspond plus à la réalité des familles françaises. La reconnaissance conjointe anticipée imposée aux seuls couples de femmes ayant recours à la PMA crée une différenciation discriminante – un acte d’état civil sorti du giron de l’administration publique, délégué au notaire, rendu payant pour les seules lesbiennes, alors que les couples hétérosexuels accèdent gratuitement à ces mêmes droits auprès de l’officier d’état civil. Cette inégalité dans la forme produit une inégalité dans le fond : elle signale que certaines familles restent, aux yeux de la République, moins naturelles que d’autres.

Le projet socialiste doit porter une réforme complète du droit de la filiation parce que le droit doit refléter la réalité des vies et non l’inverse. Cela signifie : la possibilité de déclaration anticipée et reconnaissance en mairie de tous les enfants par tous les parents, quelle que soit leur configuration familiale ; la gratuité et le caractère public de tous les actes d’état civil liés à la parentalité ; la création d’un statut du parent social, reconnaissant juridiquement celles et ceux qui élèvent un enfant sans en être le parent biologique ou adoptif ; la mise à jour de l’ensemble des formulaires administratifs – encore trop souvent rédigés pour un modèle familial unique qui n’existe plus comme norme exclusive.

La question de la filiation des familles avec deux pères, dans un contexte où la GPA reste interdite en France, exige aussi d’être posée honnêtement. Il ne s’agit pas d’ouvrir un débat idéologique mais de regarder en face la situation réelle de milliers d’enfants et de parents dont les liens familiaux ne sont pas pleinement reconnus par le droit français. Une gauche cohérente ne peut pas ignorer ces vies au nom d’une prudence qui ressemble davantage à de l’évitement qu’à de la réflexion éthique.

Garantir aux personnes trans une égalité réelle

La transphobie tue. Elle précarise, elle isole, elle pousse au silence et parfois au pire. Les personnes trans sont touchées par les tentatives de suicide à un niveau sans commune mesure avec la moyenne nationale. Cette réalité est le résultat d’une société qui continue de traiter la transidentité comme un problème à gérer plutôt que comme une réalité humaine à respecter.

Le projet socialiste doit porter une ligne claire : la transidentité n’est pas une pathologie. L’application de la classification internationale des maladies de l’OMS – qui a retiré la transidentité de la catégorie des troubles mentaux depuis 2022 – doit être effective en France. Cela signifie en finir avec les protocoles de prise en charge qui n’ont aucune base légale mais qui continuent de soumettre les personnes trans à des parcours psychiatriques imposés, humiliants, arbitraires. Cela signifie une prise en charge équivalente, partout sur le territoire, de tous les parcours de transition choisis par les personnes concernées – sans que les médecins-​conseils des caisses d’assurance maladie puissent opposer des refus discrétionnaires à des soins légitimes.

Cela signifie aussi associer pleinement les personnes trans elles-​mêmes – et les associations qui les représentent – à la définition des politiques de santé qui les concernent. Trop longtemps, les protocoles ont été élaborés par des professionnel-​les de santé sans que les premières concernées aient voix au chapitre. Cette logique doit être inversée : l’expertise des personnes trans sur leur propre expérience est une expertise réelle, qui doit peser dans les décisions publiques. Cela signifie enfin déjudiciariser le changement de genre à l’état civil,et le rendre possible par simple déclaration en mairie. 

Former

Les droits ne tiennent que si les institutions qui doivent les faire appliquer sont formées, dotées et engagées à le faire. Or l’État français consacre à la lutte contre les discriminations LGBTI des moyens dérisoires – la DILCRAH dispose d’à peine 1,5 million d’euros par an pour les questions LGBTI, quand l’Allemagne a prévu 70 millions d’euros annuels pour son plan d’action national sur la diversité sexuelle et de genre. Cet écart est un révélateur de la place réelle que la République accorde à ces questions.

Le projet socialiste doit donc porter un engagement budgétaire clair, à la hauteur de l’objectif d’égalité réelle. Il doit porter aussi la formation systématique des professionnel-​les de santé, des agents des services publics, des forces de l’ordre, aux réalités LGBTI – comme obligation professionnelle. Et il doit porter une politique pénale qui traite la haine homophobe, lesbophobe, transphobe et sérophobe avec la même fermeté que toute autre forme de violence motivée par la haine.

Transmettre : l’éducation comme politique d’émancipation

Une société qui n’éduque pas à l’égalité éduque, par défaut, à la domination. L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle – pourtant obligatoire depuis 2001 – reste l’une des politiques les plus mal appliquées du système éducatif français. Les résistances institutionnelles, les renoncements administratifs, les capitulations politiques face aux lobbies réactionnaires ont laissé des générations entières sans les outils pour comprendre le consentement, reconnaître la diversité des identités et des orientations, se défendre contre les violences.

Cette situation n’est pas acceptable. Le projet socialiste doit porter une mise en oeuvre effective, évaluée et sanctionnée si nécessaire, de cette obligation légale – avec des contenus à jour, des professionnel-​les formé-​es, des ressources pédagogiques adaptées à tous les âges. Il ne s’agit pas d’endoctriner mais précisément de l’inverse : donner aux jeunes les moyens de penser par eux-​mêmes, de connaître leurs droits, de reconnaître ce qui leur est dû et ce qui ne leur est pas dû.

VIII) Changer la matrice de l’action publique

Mais le problème n’est pas seulement celui de quelques droits supplémentaires ou de quelques dispositifs mieux calibrés. Il est plus profond.

Les questions LGBTI restent encore trop souvent assignées à un espace à part, une délégation spécialisée, une journée de visibilité – comme si elles ne concernaient pas l’ensemble de l’action publique.

C’est cette logique qu’il faut rompre.

Car le logement ne reçoit pas tout le monde de la même manière. L’école n’accueille pas toutes les enfances de la même manière. Les personnels de santé n’écoutent pas tous les corps avec la même neutralité. L’administration n’est pas faite “spontanément” pour toutes les familles. Le travail n’offre pas à toutes les identités le même degré de protection. Le sport, la culture, les politiques territoriales, les services publics, les critères de financement, les contrats passés avec les opérateurs : tout cela charrie des normes, des évidences, des angles morts.

Faire comme si les inégalités relèvent seulement de comportements individuels ou de quelques cas résiduels, revient à ne pas vouloir voir qu’elles sont aussi produites par la manière même dont les politiques sont conçues, organisées, évaluées.

Le projet socialiste doit donc changer de matrice. Il doit faire entrer les questions LGBTI dans toute l’action publique pour leur donner enfin la place qui leur revient. Cela suppose des diagnostics, des formations, des critères, des indicateurs, des obligations, des politiques budgétaires et contractuelles qui intègrent explicitement l’objectif d’égalité. Cela suppose aussi de prendre au sérieux une idée très simple, mais très exigeante : l’égalité réelle demande de l’organisation. 

IX) Sans corps intermédiaires, il n’y a pas d’émancipation sérieuse

Il y a autre chose que la gauche devrait se rappeler. Rien de ce qui a été conquis ne l’a été seul.

Toutes les grandes avancées sont venues d’abord des luttes, des associations, des syndicats, des collectifs, des réseaux militants, de celles et ceux qui ont rendu visibles les injustices, porté les mots, documenté les violences, imposé à la société des réalités qu’elle préférait ne pas voir. Cela vaut pour les droits LGBTI comme pour tant d’autres conquêtes.

L’État n’a pas inventé seul l’égalité. Les partis politiques non plus. Ils ont parfois traduit, parfois accompagné mais presque jamais ils n’ont précédé.

Affaiblir les corps intermédiaires, les instrumentaliser, les consulter pour la forme comme l’ont fait les différents Gouvernements Macron, est une manière de se couper de l’expérience réelle des vies qu’on prétend transformer. 

Redonner toute leur place aux corps intermédiaires veut dire reconnaître leur expertise, les associer réellement aux diagnostics, aux évaluations, aux politiques de santé, de culture, de prévention, de jeunesse, aux politiques territoriales, aux contrats publics. Cela veut dire aussi comprendre qu’il n’y a pas d’émancipation administrée d’en haut. Il n’y a que des politiques plus ou moins capables de s’appuyer sur celles et ceux qui connaissent les empêchements de l’intérieur.

X) Mener la bataille culturelle

Il faut enfin regarder un dernier point en face. Les droits ne tiennent pas seulement par les lois mais aussi par les représentations, par les récits, par la mémoire, par ce qu’une société accepte de montrer, de transmettre et de reconnaître comme partie d’elle-même.

Une société où certaines vies restent invisibles est une société où les droits demeurent fragiles. Une société qui oublie les luttes qui l’ont fait avancer est une société qui s’expose aux retours en arrière. Une société qui n’intègre pas pleinement dans son récit commun les figures, les œuvres, les archives, les cultures, les combats des personnes LGBTI laisse les réactionnaires décider, à sa place, de ce qui mérite d’être dit, montré, conservé, transmis.

Il faut donc mener cette bataille-​là aussi comme une nécessité politique.

XX) L’égalité jusqu’au bout

Il y a, pour les socialistes, une responsabilité singulière pour donner forme à des évolutions, construire des politiques qui réduisent les fractures, affirmer une ambition. Cette ambition pourrait se dire simplement : l’égalité jusqu’au bout.

Jusqu’au bout des droits. Jusqu’au bout de la reconnaissance. Jusqu’au bout des services publics. Jusqu’au bout de l’émancipation.

Une gauche qui cède sur la dignité de quelques-​uns finit toujours par affaiblir la promesse faite à tous. À l’inverse, une gauche qui assume pleinement les droits LGBTI dit quelque chose de plus grand qu’elle-​même : qu’elle croit encore à une société où nul n’a à choisir entre sa vérité intime et sa pleine citoyenneté.

C’est cette ambition qu’il faut rendre à nouveau centrale dans le projet socialiste. Une gauche qui émancipe sans trier et qui veut gouverner sans renoncer. Une gauche qui regarde le siècle en face sans abandonner l’idée que la politique peut encore agrandir la liberté humaine.