Voilà neuf ans qu’Emmanuel Macron et ses majorités successives dirigent le pays. Neuf ans de communication sur l’égalité, de messages convenus les 17 mai, de drapeaux arc-​en-​ciel quand il faut occuper la photo et, dans les faits, neuf ans de décrochage français sur les droits LGBTI+.

En 2021, nous dressions déjà le bilan des quatre premières années Macron. Quelques avancées législatives masquaient mal une absence globale de volonté politique et nous espérions encore nous tromper pour la suite. Le deuxième quinquennat aura levé le doute : il n’a pas réparé les retards, il les a aggravés.

Ce 17 mai 2026, journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, les chiffres publiés ces derniers jours parlent d’eux-mêmes. SOS homophobie recense 1 771 cas de LGBTIphobies en 2025, à partir de 1 541 témoignages. Le ministère de l’Intérieur enregistre, de son côté, 4 945 infractions anti-​LGBT+ sur le territoire national, en hausse de 2 % sur un an, dont 64 % relèvent de crimes et délits. Et chacun·e sait que ces chiffres ne disent pas toute la réalité, tant le dépôt de plainte reste encore trop rare pour les victimes. 

Neuf ans de plans, de promesses, de ministres chargé·es de répondre aux communiqués, et voilà le résultat.

I) 9 ans pour… reculer

Il serait trop poli de parler de stagnation, trop indulgent de parler de retard, trop commode de faire comme si l’égalité avait simplement attendu son tour dans un agenda parlementaire surchargé.

La réalité est plus nette : les droits LGBTI+ ont reculé dans l’ordre des priorités politiques, dans l’ambition législative, dans les moyens budgétaires, dans l’effectivité administrative, et désormais jusque dans certains textes portés ou soutenus par la majorité présidentielle.

Aucune avancée législative majeure pour les droits LGBTI+ n’est intervenue entre 2022 et 2026. Les plans d’action se sont transformés en vitrines administratives. La Commission nationale consultative des droits de l’homme établit que seules 21 % des mesures du Plan national d’action pour l’égalité des droits, contre la haine et les discriminations anti-​LGBT+ 2023 – 2026 ont été pleinement réalisées. Les deux tiers des mesures n’ont pas été réalisées ou ne l’ont été que de manière insuffisante. 

Voilà donc le bilan très concret du “en même temps” appliqué aux droits LGBTI+ : beaucoup de communication, peu de droits nouveaux, trop peu de moyens, et, à la fin, des personnes toujours moins protégées que les discours officiels ne le prétendent.

II) Des droits placés sous condition

Depuis le 1er mars 2026, le changement de la mention de sexe à l’état civil devant le tribunal judiciaire est devenu payant : cinquante euros de contribution pour saisir la justice, sauf exonération. Cinquante euros pour une procédure qui touche à l’identité même des personnes. Cinquante euros pour que des personnes trans puissent faire reconnaître administrativement ce qu’elles sont. 

Le symbole est désastreux. Au moment même où la Cour de justice de l’Union européenne rappelle, dans l’arrêt Shipova du 12 mars 2026, que les États membres doivent prévoir des procédures claires, accessibles et effectives permettant la reconnaissance juridique de l’identité de genre, la France ajoute un obstacle financier à une procédure déjà lourde, judiciaire, inégalitaire selon les territoires et trop souvent éprouvante pour les personnes concernées. 

Et puis il y a la proposition de loi Rodwell.

Adoptée en première lecture le 5 mai 2026 par l’Assemblée nationale, après engagement de la procédure accélérée, cette proposition de loi portée par un député de la majorité présidentielle et soutenue par le gouvernement prétend renforcer la sécurité, la rétention administrative et la prévention des risques d’attentat. Mais son article 6 introduit une rupture grave : faire entrer la logique du soupçon pénal dans les démarches de changement de genre à l’état civil. 

Le texte impose la production du bulletin n° 3 du casier judiciaire, prévoit la vérification de l’inscription éventuelle à certains fichiers, et ouvre la possibilité d’une intervention du parquet dans une procédure qui touche directement à l’identité des personnes. Pour les personnes trans, notamment étrangères ou précaires, cela signifie un obstacle supplémentaire, une suspicion organisée, une manière de dire que l’accès à une identité civile conforme à sa vie réelle devrait désormais passer par un filtre sécuritaire.

Un droit conquis par la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle se retrouve ainsi placé sous surveillance et cela constitue une régression législative assumée.

III) Un vieux réflexe : sacrifier les minorités au spectacle de la fermeté

Ces reculs ne tombent pas du ciel. Ils s’inscrivent dans une pente politique très identifiable : celle d’un macronisme finissant, sans boussole humaniste, qui court après la droite sécuritaire, reprend une partie de ses obsessions, durcit le droit des étranger·es, fragilise les libertés publiques et laisse les personnes trans devenir des boucs émissaires dans des textes prétendument techniques.

Ce n’est pas nouveau. Depuis 2017, cette majorité aura nommé des responsables politiques qui s’étaient opposés à des avancées majeures pour les personnes LGBTI+. Elle aura multiplié les signes envers les droites conservatrices. Elle aura promis des plans sans moyens suffisants. Elle aura laissé les associations alerter, documenter, accompagner, former, souvent à bout de bras, pendant que l’État se félicitait de ses propres annonces.

À chaque 17 mai, les mêmes éléments de langage reviennent : “tolérance”, “respect”, “égalité”, “engagement”. Mais les personnes LGBTI+ n’ont pas besoin d’être tolérées. Elles ont besoin de droits effectifs et d’une République qui agit.

IV) Le classement ILGA-​Europe : le décrochage français

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Le classement annuel d’ILGA-Europe confirme d’ailleurs cette tendance politique :  la France a décroché.

En 2026, notre pays obtient 60 % dans la Rainbow Map et reste à la 15e place européenne. ILGA-​Europe souligne notamment l’absence de mise en œuvre correcte du plan d’égalité et les obstacles administratifs rencontrés par les personnes trans dans les démarches de changement d’état civil.

À la fin du quinquennat Hollande, la France obtenait 73 % et se hissait à la 5e place européenne. Le mariage pour toutes et tous, le premier plan national de lutte contre les LGBTphobies, la possibilité du changement d’état civil sans condition médicale : ces avancées avaient un sens et une direction politique.

Depuis 2017, la trajectoire est inverse. La France ne tire plus l’Europe vers le haut. Elle s’installe dans le ventre mou du continent, pendant que d’autres pays avancent et que les forces réactionnaires, partout, testent leur capacité à faire reculer les droits.

La lutte contre les LGBTIphobies ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté associative, quelques campagnes d’affichage et des mots bien calibrés au moment des journées internationales.

Elle suppose des moyens, une volonté politique constante, pas une mise en scène annuelle.

Nous demandons des engagements concrets : des moyens réels pour la DILCRAH, une politique pénale effective face aux actes LGBTIphobes, le retrait de toute disposition liberticide ciblant les droits des personnes trans, la gratuité et la simplification du changement d’état civil, le financement pérenne du tissu associatif, la formation des professionnel·les de l’éducation, de la police, de la justice, de la santé, du sport, et la pleine effectivité de l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle.

Nous demandons aussi que les droits LGBTI+ cessent d’être traités comme un sujet vaguement concédé aux associations militantes les jours de calendrier. Les réponses aux discriminations doivent  être transversales, nationales et territoriales.

V) 2027 : la gauche n’a pas le droit d’être floue

À moins d’un an de l’élection présidentielle et des législatives qui suivront, la gauche a une responsabilité particulière. Nous ne voulons pas de formulations molles sur la “diversité”. Nous ne voulons pas d’engagements repoussés à la fin du mandat, quand tout devient trop tard, trop fragile, trop négociable.

Nous voulons des engagements clairs : changement d’état civil libre, gratuit et simplifié ; défense des personnes trans et intersexes ; lutte contre les violences LGBTIphobes ; reconnaissance pleine et entière de toutes les familles ; effectivité de l’EVARS ; soutien aux associations ; diplomatie active des droits humains ; politiques publiques locales de l’égalité ; réforme du droit à la filiation, protection des jeunes LGBTI+ ; lutte contre la haine en ligne ; mémoire et visibilité dans l’espace public.

La gauche n’a pas le droit de considérer les droits LGBTI+ comme une concession sociétale, une ligne secondaire qu’on ajoute au dernier moment pour faire joli. Ces droits sont au cœur de ce qui fonde la gauche car ils disent notre rapport à la liberté, à l’égalité,  au corps, à la famille, à l’école, au travail, à la santé, à la démocratie.

Quand les droits LGBTI+ reculent, ce n’est jamais seulement une minorité qui perd. C’est toute la société qui se rétrécit.

VI) Une bataille internationale

La séquence que nous traversons dépasse évidemment le seul cadre français.

Partout, les forces réactionnaires commencent par attaquer les minorités pour tester la solidité des démocraties. Les personnes trans sont désignées comme boucs émissaires. Les familles LGBTI+ sont contestées. L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle est caricaturée. Les libertés associatives sont fragilisées. Les juges, les médias, les chercheur·ses, les militant·es sont attaqué·es dès lors qu’ils et elles refusent l’ordre moral.

De l’Europe aux Amériques, des régimes autoritaires aux droites radicalisées, les droits LGBTI+ sont devenus l’un des premiers terrains de la contre-​révolution conservatrice.

C’est précisément pour cela que la réponse ne peut pas être seulement défensive.

La France doit cesser d’être un pays de demi-​droits, de demi-​mesures et de demi-​volonté. Elle doit redevenir une force d’entraînement en Europe et dans le monde : pour la dépénalisation universelle de l’homosexualité, pour la protection des personnes LGBTI+ persécutées, pour les familles, pour les personnes trans et intersexes, pour les associations, pour la santé communautaire, pour la lutte contre le VIH-​sida, pour la liberté de vivre et d’aimer sans peur.

Face aux réactionnaires,  il faut ouvrir un nouveau cycle de conquêtes.