Vendredi dernier, l’annonce par Marlène Schiappa d’une mission confiée à la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) pour travailler sur les thérapies de conversion a eu un mauvais goût de revenez‑y.

Problème notable : la majorité LREM a depuis 4 ans considérablement amoindri les moyens humains et budgétaires de cette mission. À seulement 7 mois de l’élection présidentielle, on est en droit de s’interroger sur cette annonce très soudaine qui a largement fait réagir les associations LGBTI, légitimement mécontentes de cette manière de faire. Ce qui pourrait expliquer le choix de l’annonce, ce jour d’inscrire une proposition de loi (PPL) disponible depuis des mois, à l’agenda parlementaire seulement en octobre. Pour quels résultats législatifs attendus, compte tenu des délais de traitement des PPL  en général, une année entière?

Des allers et retours de différents niveaux avant l’abandon du sujet

Des annonces avaient été faites par la même ministre pour inscrire la lutte contre les thérapies de conversion – ces si mal nommées procédures, diverses et variées, imposées ou « proposées » à des personnes LGBT pour les corriger de leur « déviance » amoureuse – au sein de l’exécrable loi contre les « séparatismes », fourre-tout essentiellement destiné à séduire les droites extrêmes. Outre « l’endroit » si mal choisi, les associations LGBTI avaient fait part de leur mécontentement et refusaient de jouer la partition que le gouvernement attendait d’eux pour son agenda sécuritaire amplifié faute de résultats probants (hausse des vols et agressions, des trafics, meurtres violents…). 

Plus tard, c’est par la voix de la ministre en charge de l’Égalité, que l’on apprenait, un mois plus tard, qu’une circulaire datée du 11 mai avait été diffusée pour rappeler l’arsenal législatif disponible contre les thérapies de conversion. Une circulaire inopportune, destinée à faire croire à une action gouvernementale ou à une interdiction de fait de ces pratiques dangereuses et sans aucun fondement scientifique. 

Enfin, c’est dans un entretien à Têtu en juin que l’on apprenait que, faute à un embouteillage législatif important dans les derniers mois du mandat, il n’y aurait pas de loi sur les thérapies de conversion dans ce mandat (un argument déjà utilisé par LREM et Macron pour la PMA ouverte aux lesbiennes dès les débuts du quinquennat, pour repousser cette loi dont on attend encore les décrets d’application). 

Le président du groupe LREM C. Castaner écrivait en juin 2021 que ces thérapies « sont DÉJÀ interdites en France » ! On mesure encore une fois l’amateurisme revendiqué et la faible valeur de la parole de cette équipe au pouvoir depuis 2017… 

Journalistes, parlementaires et associations ont déjà travaillé

Il faut rappeler qu’un travail parlementaire, réalisé par les députés Laurence Vanceunebrock et Bastien Lachaud, a été mené à ce sujet. Il inclut les témoignages des dizaines de personnes qui ont été auditionnées. Il a été remis à la commission des lois de l’Assemblée dès le 11 décembre 2019, donc depuis bientôt 2 ans! 

Avant lui, une enquête journalistique de longue haleine, parue en livre, et diffusée aussi en documentaire télévisé, « Dieu est amour », était sortie quelques mois avant, pour illustrer la réalité, en France notamment, des pseudos « thérapies de conversion », preuves en mains. 

Le rapport parlementaire concluait notamment sur la nécessité de créer un délit spécifique dans le Code pénal, pour lutter enfin convenablement contre ces phénomènes aussi souterrains que dangereux pour les jeunes notamment. 

À l’issue de ce rapport, une proposition de loi avait été écrite, rejetée par la majorité LREM et le gouvernement Macron. Les associations LGBTI+ avaient souhaité que ce texte soit revu, enrichi et complété, et qu’il devienne un projet de loi, avec l’ensemble des travaux induits pour une réponse à la hauteur du phénomène.

Que le Parlement puisse enfin débattre de cette proposition de loi pour l’amender et la renforcer ainsi que le souhaitent les associations semble logique. Mais il ne faudrait pas mentir aux victimes et faire croire au public qu’une soudaine inscription au parlement le 4 octobre 2021, à 6 mois de l’élection présidentielle, permettrait un vote complet et une application d’une telle loi avant la fin du mandat de Macron… 

Pourquoi relancer un audit quand des éléments concrets sont déjà connus ?

Ce n’est pas d’un audit dilatoire, qui plus est en période électorale, dont les gays, lesbiennes et trans victimes de « thérapies de conversion » et futures victimes en France ont besoin, c’est au contraire d’une loi claire et précise, rapidement votée, pour vraiment interdire ces pratiques honteuses que même l’UE recommande d’interdire depuis plusieurs années.

La réalité de ces pratiques en France a été illustrée, documentée et expliquée par des journalistes, des députés et à travers la voix des rescapés. Il n’est pas concevable que le gouvernement actuel choisisse de jouer avec ce sujet qui est l’illustration d’une haine anti-LGBTI forte et a des conséquences concrètes délétères et avérées sur la vie des LGBT qui les ont subies, quand elles en réchappent (dépressions, prises de risques, tentatives de suicide…). 

Si l’on souhaite une recherche plus précise, une mission parlementaire avec des moyens plus importants aurait pu être lancée, pour développer la mission « flash » de la fin 2019. Des travaux de chercheurs et de services compétents auraient aussi été possibles, mais le temps presse. 

Le coût humain de ces thérapies est connu, il est énorme. Leur impact pour toute la société devrait certes être documenté, évalué et actualisé chaque année. Si le coût social et financier des suites de ces pratiques est requis pour une action, alors posons franchement les questions : 

Combien coûtent à la collectivité les soins médicaux, réels ceux-là et bénéfiques, tant physiologiques que psychologiques apportées aux personnes qui ont pu sortir de ces mécanismes destructeurs qui leur enseignaient la haine et le dégoût de soi ? Que représentent les vies perdues et leur impact social (et médical ?) auprès de tous leurs proches ? Qu’entrainent les coûts d’un suivi médical de ces LGBT dans leur vie personnelle et professionnelle. L’assurance maladie devrait pouvoir évaluer, même grossièrement, l’impact d’une absence au travail pour des personnes obligées de se soigner, tant pour elles que pour toute la collectivité. Quels sont les coûts des procédures policières et judiciaires, quand elles ont lieu, et quand elles pourront avoir lieu plus concrètement, contre les auteurs des thérapies de conversion, contre les praticiens qui concourent à ces actes et les personnes qui engagent leurs proches dans ces actions ?

Ces chiffres, puisqu’ils sont demandés, ne manqueront de motiver fortement un gouvernement dont les yeux sont rivés sur le budget national pour agir promptement et mettre un terme à ces pratiques.

La Miviludes manque de moyens et de financement

Outre la critique réalisée à destination du choix de l’opérateur pour un audit qui rallonge d’autant la prise en main concrète de ce problème. Il faut souligner le manque criant de moyens pour une structure gouvernementale qui voit ses financements et ses équipes réduites à peau de chagrin depuis des années, après avoir été « recollée » au ministère de l’Intérieur.

Aujourd’hui hélas, la Miviludes est un outil effectivement dévitalisé. En 2020, son budget n’est pas connu, mais il est passé de 120 000 € en 2013 à 85 500 en 2019, et ses effectifs sont passés de 15 agents en 2018 à seulement 8 en 2020… Difficile de croire qu’avec ces maigres moyens, les missions habituelles soient correctement réalisées, sans compter celle qu’on vient de lui adjoindre.

Un phénomène qui n’est pas circonscrit au seul « religieux », ou aux approches « sectaires » 

La réalité de l’homophobie et le rejet de l’altérité, notamment de l’orientation sexuelle et l’identité de genre, n’a pas disparu en France, les chiffres des agressions et violences le démontrent chaque année. Mais ces « thérapies de conversion » sont une démonstration tragique des haines que cela suscite et du refus de considérer les LGBT comme des citoyens normaux.

Que ce soit à travers des actions menées par des groupes religieux ou spirituels, par des actes réalisés par des praticiens, par des « sessions de discussions » opérées par des associations, elles illustrent la large variété des phénomènes liés aux « thérapies de conversion » démontrent qu’il faut une approche plus large que la seule lutte contre des « séparatismes religieux » ou des « comportements sectaires » pour les faire cesser.