Lhabib Lewis avait 20 ans.
Depuis plusieurs années, il parlait publiquement de sa dépression, de ses troubles psychiques, des tentatives de suicide auxquelles il avait survécu. Devant les dizaines de milliers de jeunes qui le suivaient sur les réseaux sociaux, il racontait aussi le cyberharcèlement qu’il subissait, jour après jour.
Il est décédé la semaine dernière.
À sa famille et à ses proches, HES LGBTI+ adresse son soutien et toute sa solidarité. Cette disparition nous touche aussi très personnellement : Lhabib était le frère du secrétaire général d’HES, Ézékiel Lucas.
Avec sa famille, nous refusons que son histoire soit réduite à un fait divers. Lhabib n’était pas resté silencieux. Il avait parlé, demandé de l’aide et porté plainte.
Si son histoire nous bouleverse autant, c’est parce qu’elle raconte aussi les défaillances de notre société. Lorsqu’un jeune trouve la force d’alerter, la réponse ne peut pas être l’indifférence ou l’impuissance. La République doit répondre à celles et ceux qui demandent de l’aide.
Les responsabilités sont multiples. Il y a d’abord celles des plateformes numériques, dont les modèles économiques reposent encore sur des algorithmes qui privilégient les contenus suscitant la colère, la violence ou l’humiliation parce qu’ils génèrent davantage d’engagement. La haine est devenue un produit rentable, générateur de clics, de vues et de revenus.
Il y a ensuite celles d’une psychiatrie publique dont tous les rapports documentent l’épuisement. Des centaines de milliers de jeunes attendent aujourd’hui des mois avant une première consultation. Dans certains territoires, les structures sont saturées, les équipes incomplètes et les familles sont laissées seules.
Les victimes de violences quelles qu’elles soient alertent de plus en plus mais la société ne parvient pas à les protéger.
Il y a enfin celles d’une chaîne pénale qui peine encore à répondre au cyberharcèlement. Trop de victimes renoncent à porter plainte. Trop de plaintes n’aboutissent pas. Trop d’auteurs ont le sentiment de pouvoir agir en toute impunité.
Depuis des années, HES affirme que la santé mentale des jeunes ne peut pas être renvoyée à des fragilités individuelles. Il s’agit d’une question de santé publique et de responsabilité politique. La prise en charge des psychotraumas nécessite des moyens plus conséquents.
Les jeunes LGBTI+ paient un tribut particulièrement lourd. Selon l’enquête ERAS de Santé publique France, un tiers des hommes gays et bisexuels de moins de vingt ans déclarent avoir déjà fait une tentative de suicide au cours de leur vie. Non parce qu’ils seraient plus fragiles que les autres, mais parce que les discriminations, les violences, dont le harcèlement, produisent des effets très concrets sur leur santé.
Le drame qui frappe aujourd’hui la famille de Lhabib rappelle qu’aucune famille n’est à l’abri lorsque ces mécanismes restent sans réponse.
Les constats, pourtant, sont connus. Les travaux de la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok, présidée par le député socialiste Arthur Delaporte, ont mis en lumière les effets de modèles algorithmiques capables d’enfermer des adolescent·es dans des spirales de contenus dépressifs, anxiogènes ou suicidaires.
Face à ces constats, les réponses simplistes consistant à interdire les réseaux sociaux ne suffisent pas.
Avec les socialistes, nous défendons une autre approche : réguler les plateformes plutôt que les abandonner à leurs intérêts économiques, rendre leurs algorithmes transparents, renforcer les obligations de modération humaine, responsabiliser réellement les opérateurs numériques et développer une véritable éducation au numérique.
Nous le savons aussi : pour de nombreux jeunes isolé·es – et pour beaucoup de jeunes LGBTI+ en particulier – Internet est aussi l’endroit où l’on trouve une communauté, des ressources, des associations et les premiers mots qui permettent de comprendre ce que l’on vit et de demander de l’aide.
Il ne s’agit donc pas de supprimer ces espaces. Il s’agit d’empêcher que leurs modèles économiques continuent de valoriser la violence au détriment de la protection des personnes.
Le travail de la coalition féministe en enfantiste pour élaborer des solutions face aux violences doit être repris pour adapter nos politiques publiques et améliorer les réponses juridiques et pénales. Les socialistes agissent au Parlement pour l’adoption de la loi dite intégrale pour lutter contre les violences.
Il faut en effet maintenant des réponses concrètes.
À l’école d’abord.
Nous demandons que l’Éducation nationale mette enfin en place une remontée nationale et annuelle des situations de harcèlement, des tentatives de suicide et des suicides d’élèves. On ne construit pas une politique publique sur ce que l’on refuse de mesurer.
Nous demandons que les numéros d’urgence, notamment le 3114 et le 3018, soient affichés de manière permanente dans tous les établissements scolaires, dans les espaces de vie des élèves, et non uniquement dans les infirmeries.
Nous demandons également que la formation initiale et continue de l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale intègre pleinement la détection des situations de détresse psychologique, du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement. Cette formation devrait également être étendue aux forces de l’ordre et aux magistrat·es afin d’améliorer la prise en charge des victimes à chaque étape de leur parcours.
Enfin, nous demandons que les infirmeries scolaires, les psychologues de l’Éducation nationale et les Maisons des Adolescents disposent enfin des moyens humains permettant de remplir pleinement leurs missions.
Du côté de la santé ensuite.
Il est urgent d’engager un véritable plan de reconstruction de la pédopsychiatrie et de la psychiatrie des jeunes adultes.
Nous soutenons les propositions portées par les député·es socialistes visant à permettre un accès direct et intégralement remboursé au psychologue, sans prescription préalable et sans reste à charge. Un jeune qui trouve la force de demander de l’aide ne doit rencontrer ni obstacle administratif, ni obstacle financier.
Nous demandons également des moyens pérennes pour le 3114 et le 3018 afin que ces services puissent répondre rapidement à toutes les sollicitations.
Sur le volet numérique enfin.
La France et l’Union européenne doivent appliquer pleinement le règlement sur les services numériques. Les plateformes doivent être soumises à une obligation effective de modération humaine, de transparence algorithmique et de coopération avec la justice. Les sanctions prévues doivent être réellement appliquées.
Nous demandons également le renforcement du pôle national de lutte contre la haine en ligne afin que les procédures engagées par les victimes ne restent plus sans réponse.
À celles et ceux qui souffrent aujourd’hui, nous voulons vous dire : vous n’êtes pas seul·es.
Parlez-en.
À un proche, à une association, à un·e professionnel·le de santé, à un·e enseignant·e, à quelqu’un en qui vous avez confiance.
Le 3114, numéro national de prévention du suicide, et le 3018, consacré aux violences numériques et au cyberharcèlement, répondent gratuitement, à toute heure et en toute confidentialité.
Pour Lhabib. Pour tous les jeunes.
Et pour qu’une République fidèle à sa promesse d’égalité ne laisse plus jamais seul un jeune qui demande de l’aide.